~ L'homme sans visage ~

Tûûûûût, Tûûûûût, Tûûûûût, ah ! Ce satané réveil… Encore un matin, sombre, gris et froid, un de ces matins où il aurait préféré ne pas se réveiller. Il sait qu'il va errer sans but dans cet appartement lugubre toute la journée, jusqu'à ce qu'il daigne enfin se lever ce soir pour aller s'allonger, et recommencer inlassablement le même scénario le lendemain, et tous les autres jours.

Machinalement, il marche dans le couloir qui le mène jusqu'à la salle de bains, où il se plante devant le miroir tout aussi mécaniquement. Il n'ose pas se regarder. Il sait ce qu'il va voir. Il pense. Il réfléchit à ce qui lui est arrivé ces derniers mois. A sa vie, ou plutôt, à son lambeau de vie. Il n'a plus cœur à continuer. Et puis, il revoit les images de ce jour qui a changé sa vie…

 

C'était un matin de printemps, le soleil brillait, les oiseaux chantaient, il était heureux. Il conduisait sa voiture. Il se rendait au mariage d'un cousin éloigné avec sa femme et son fils. Ils étaient tous trois vêtus en circonstance, elle finissait de se pomponner et son fils dormait.

Ils passaient par une petite route de campagne bordée d'une petite forêt, c'était très agréable. Il discutait avec sa femme de choses et d'autres, il projetait même de la demander en mariage après la cérémonie, il avait tout prévu avec l'aide de son cousin, c'était le moment rêvé. Mais, il n'a pas pu éviter le cerf qui traversait la route à ce moment précis. Il donna un violent coup de volant et la voiture alla finir sa course dans un arbre après avoir fait quelques tonneaux…

 

Quand il se réveilla, il se trouvait dans une chambre d'hôpital, une infirmière à son chevet. Il était désorienté, il ne se savait pas ce qu'il faisait là, et puis les dernières images de ce cerf et de cet accident ressurgirent alors de son esprit. Il pensa à sa femme, à son fils. Où étaient-ils ?

Un médecin se présenta. Il lui expliqua qu'il avait passé plusieurs semaines dans le coma, qu'il avait frôlé la mort. Puis, en voyant l'insistance de ces questions, le médecin prit un air grave et finit par lui annoncer la mort de sa femme et de son fils.

Un hurlement transperça la quiétude qui régnait dans l'hôpital, toute la colère qu'il avait en lui éclata, comme possédé. Mais il avait mal, au plus profond de son cœur. Il était déchiré et il se mit à fondre en larmes au grand dam de tous. Il venait de perdre ce qui lui restait de plus cher dans ce bas monde : sa famille.

En plus de ça, il était défiguré. La voiture en percutant les arbres avait pris feu et lui avait brûlé la moitié droite du visage, une partie du bras et de la main, comme une marque indélébile qui s'ajoutait à sa douleur pour ne pas qu'il oublie… Mais comment oublier. Impossible.

Après avoir subi quelques greffes, il sorti enfin de l'hôpital, mais il n'était pas guéri. Ce n'était que le début d'une longue série noire tout droit sortie d'un mélo insipide.

 

Il reprit très vite des habitudes de vieux célibataire et sombra rapidement dans l'enfer de l'alcool. Il n'avait personne dans son entourage, ses parents étaient morts depuis déjà au moins 4 ans et ne voyait plus la famille de sa femme, cela le rendait beaucoup trop malheureux. Ils étaient là pourtant, au début. Mais il était devenu tellement aigri que plus personne ne venait le voir. Il ne prenait pas non plus la peine d'y aller…

 

Peu à peu, il ne se rendait plus à son travail. Il le trouvait sans intérêt. Et le peu qu'il y allait, il faisait tout de travers. Il finit forcément par se faire virer malgré la patience dont faisait preuve ses collègues et son patron. Il sombra ensuite dans une déprime intense qui le conduisit à faire une tentative de suicide. Raté !

 

Il était devenu un homme sans but, complètement détruit par un accident tout bête dont il se sentait coupable. Il ne comprenait pas pourquoi il n'était pas mort, lui. Et refusait d'admettre que ce n'était pas de sa faute. Sa femme, son fils étaient morts, sa voiture avait brûlé, son visage aussi.

Il refusait de se regarder dans un miroir, il ne se reconnaissait plus. Tout ce qu'il voyait, c'était un étranger. L'étranger qui avait tué sa famille.

 

Et maintenant ? Qui est-il ? Personne. Où va t-il ? Nulle part. Que pense t-il ? Rien. Il regrette d'avoir voulu faire un détour ce jour-là, mais c'est trop tard.

Lentement, il pose ses mains le long de ce visage qui n'est plus le sien, il peut sentir toutes ces boursouflures sur son front, sa joue, son cou…

Il ouvre les yeux, il regarde enfin ce miroir qu'il redoute tant de voir depuis des mois. Il perçoit, il regarde, il observe. Oui, c'est bien son visage, son indéfinissable visage.

Il approche sa main du miroir, tout doucement. Il espère qu'en touchant cette matière froide, il va pouvoir ressentir la sensation qu'il avait auparavant en touchant sa peau.

Mais, avant qu'il n'atteigne la paroi, il se revoit tel qu'il était, sans brûlures, normal… Comment est-ce possible ? Il touche donc son reflet et se fait littéralement happer par le miroir. [...]

 

Retour